Pigeon bégaye et ne se raille. « Valait-ce donc autant la peine Quand, pantin déguisé de paille Comme une reine madrilène, Je fus plombé vif dans l’arène En un jeu un peu dangereux ? » - « Vous fûtes tant bien courageux » Dit Lœufaurie à perdre haleine. - « Il vous faut monter au gibet. Ce sera très bon pour la Cause ». (Ce n’est pas même un quolibet. Lœufaurie est bien tel qu’il cause !) - « Pardonnez-moi, ô très cher Maître, Mais je le dis à votre gloire » (Fit le Pigeon sans se démettre) « Si je n’ai mauvaise mémoire, « On m’a souvent fait le reproche De vouloir jouer au martyr. Or vous jurez, dur comme roche, Qu’au martyre il me faut courir ? » * Grand illuminé à l’envers, Lœufaurie a compris Rambo ! Lui, le plus beau de tous les beaux, Qui a traduit Balzac en vers ! Le proprio du sens critique, Le grand Lœufaurie en sa science, Le prosateur de poétique Prononça, ô Dieux, sa sentence ! « Alors, tout droit, allez trimer » ! Le Pigeon, au premier abord, En fut fort décontenancé. Lœufaurie, ah! n'est point Debord. « Aller trimer ? » dit le pigeon. « Vous pensez qu’après Mardi Gras, Les travaux vont, comme des joncs, Croître et se jeter en mes bras ? » « Mais si j’avais rêvé carrière A l’endroit ou bien à l’envers, J’aurais évité cette ornière D’aller (comme font à Anvers Les géants monstres des bateaux Donnés en spectacle à la ville) Ruer si fort sur les tréteaux Du plus grand des cirques serviles ! » « - Le turbin est œuvre sublime, Pigeon ! » conclut ce grand esprit. « Le travail, oui, voilà la cime De ce qui n’eut jamais de prix ! » - « Voyez : moi, tous les jours, je trime, En érotisme pré-freudien, Glosant des vers où je m’abîme À choyer un tas de vauriens. » Quitte à donner dans l’euphonie, Pigeon conclut : « Sire le Pion, Pâle et soumis, faux oeuf au nid, Me prenez-vous pour un couillon ? « Tel ces beaux gueux, je ne peux être Un libre salarié, un homme Amant du plaisant tripalium. Ma vie et mon métier sont : Lettres.» * Or entre-temps, Pigeon (en songe ?) S’entendit dire par Roquet Qu’à l’hideuse hydre du mensonge Il avait rivé son caquet. - « Quel beau roquet, là, qui rugit, Quand la pensée lui surgit ! L’esprit, je crois, de Lœufaurie, Donne aux roquets de l’euphorie ! Alors, osons cette hypothèse, Sans médire ou l’ombre d’un cri, C’est un savant docteur de thèse… Va savoir ce qu’il a écrit ! * Aussi, fort du Roquet altier, Un peu naïf, sans se méfier, En condamné à l’échafaud Pour qu’une nuit, il dorme au chaud, Il se disait, notre Pigeon, - « Il aura l’âme de colombe Au soir, avant que la nuit tombe, De me recueillir, vagabond. » Et voilà le Pigeon qui sonne A l’huis de Roquet en personne. - « Roquet », adjure le Pigeon, « M’ouvriras-tu donc ta maison... Pour une nuit, jusqu’au matin ? » Nenni ! Roquet est fort mutin. - « Je ne peux point te recevoir », Dit-il, « bonne chance, au revoir ». (Le Pigeon, seul). « C’est de la générosité ! » Se dit le Pigeon, dépité. « Ca m’apprendra, pour Mardi Gras, A jouer au nouvel Hercule En terrassant l’Hydre aux cent bras, Comme dit Roquet ridicule ! »
C'EST LA NUIT QUI TOMBE
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