page 33LA VÉRITE EST LA SUIVANTE. La vérité est, évidemment, fort différente. Ma mère, en vérité, et c’est moi-même qui l’ai révélé, avait RÊVÉ, pendant la guerre, de partir comme infirmière sur le Front de l’Est. Elle avait rêvé, précisément, d’aller travailler comme infirmière (telle était en effet la profession de sa propre mère) dans la ville de Cracovie, qui la fascinait. Il se trouve que, principalement dans certains de mes romans, j’ai évoqué ce rêve maternel de gagner le Front de l’Est comme infirmière. Il se peut que j’aie laissé entendre - ou que quelqu’un ait pu, ou voulu, comprendre - qu’elle ait été effectivement infirmière sur le Front de l’Est. Même à supposer que j’aie dit ou écrit (ce qui serait mon droit de romancier) DANS UN ROMAN qu’elle avait été infirmière sur le Front de l’Est, cela ne veut pas dire qu’elle fut, dans la REALITE, infirmière sur le Front de l’Est. Il ne faut point confondre la réalité des FAITS HISTORIQUES avec L’AUTOFICTION (roman à base autobiographique ou autobiographie romancée). Ce n’est pas parce que je dépeindrais ma mère DANS UN ROMAN (ce qui serait, je le répète, mon droit de ROMANCIER) sous les traits d’une amante de Mussolini ou de Churchill, que cela serait VRAI ! Ma mère fut dispensée, au début de 1944, de l’obligation d’être présente au lycée (en Belgique, on dirait « à l’athénée ») parce qu’elle bénéficiait de ce que le système éducatif belge de l’époque appelait « le fonds des mieux doués ». Elle reçut l’autorisation (de la part des responsables éducatifs belges) de ne plus assister aux leçons, EXCLUSIVEMENT à la fin de la guerre. Ma mère, donc, que cela soit clair, ne fut ni gestapiste, ni infirmière. En revanche (je l’ai écrit dans des articles qui ont été publiés, dans des journaux à petit tirage, il y a près de vingt ans), ma mère, pendant les trois mois qui précédèrent l’entrée à Bruxelles, en 1944, des forces alliées anglo-américaines, travailla au Service de la Presse, sous direction allemande. Je ne porte ici aucun jugement, comme on le voit, sur des faits qui remontent, en outre, à plus de soixante ans. Et qui ont précédé ma propre naissance de quinze ans. J’essaye, simplement, de rectifier - ou de compléter - des informations. Ma mère n’eut aucun autre engagement (ni comme gestapiste, ni comme infirmière sur le Front de l’Est, ou sur quelque front que ce soit) si ce n’est celui de travailler au Service de la Presse, et cela dans les trois derniers mois de la présence allemande à Bruxelles (1944). Elle y travailla et, certainement, ce ne dut pas améliorer ses relations d’ores et déjà extrêmement mauvaises avec son père et son frère, communistes et résistants. Ce ne dut pas non plus les améliorer avec sa mère, stalinienne (son « témoin de mariage », en 1923, fut Van Overstaeten, personnalité du Parti Communiste belge…) dans les années 20. Elle y travailla, pour des raisons d’ailleurs aussi complexes qu’intéressantes à connaître, mais dont l’énoncé augmenterait exagérément les dimensions du présent texte. Elle y travailla à une époque où beaucoup d’anciens collaborateurs – les collabos « économiques », et d’autres - tâchaient de se refaire une « virginité ». CONCLUSION. L’EXEMPLE DE LÉON BLOY. Contrairement à une rumeur dénuée de tout fondement réel, et à l’appui de laquelle nulle preuve concrète n’a jamais été - et ne pourrait jamais être - apportée, Marguerite Mathieu n’a JAMAIS travaillé pour la Gestapo. Je mets au défi qui que ce soit d’apporter une seule preuve d’une collaboration de ma mère à la Gestapo, c’est-à-dire une preuve historique sur documents (authentiques) et archives (d’époque). Quiconque l’a dit ou le dira (et quiconque le dira non pas dans un roman, qui est œuvre de fiction, mais dans un article qui se devrait quant à lui de respecter la vérité historique et une relative objectivité) commet une erreur (s’il répète ce qu’il a lu ailleurs), qui le dit commet une inexactitude historique. C’est moi, et moi seul, qui ai évoqué (dans divers articles) la collaboration de ma mère, pendant la période des trois derniers mois de la présence allemande en Belgique, au Service de la Presse. Au moment d’abandonner Bruxelles, et comme je l’ai écrit (en respectant la teneur des récits familiaux qui m’avaient été faits) dans un ou plusieurs de mes romans, les responsables hiérarchiques de ma mère brûlèrent en effet, sous ses yeux, toutes les traces de l’emploi – éphémère - qui avait été le sien. Certes et de ce fait, il n’existe pas non plus une seule preuve officielle de cette collaboration au Service de la Presse (dont j’ignore le nom allemand précis, à supposer qu’il ait eu un nom allemand). Il est plutôt rare de voir des personnes à qui on ne demande aucun compte « accuser » spontanément leur propre mère d’avoir fait partie du camp honni des vaincus. Ceci étant, la destruction de traces de cet emploi permit à ma mère, un peu plus tard, d’obtenir le « certificat de civisme » qui était exigé, après le conflit, de toute personne désireuse de travailler ou d’étudier. Et lui permit de mener la brillante carrière universitaire que l’on sait. Qui ne pouvait fournir un tel « certificat de civisme » était appelé (dans le vocabulaire de l’époque, en Belgique) « incivique », et ne pouvait ni travailler, ni étudier. Je voudrais ajouter ceci. Je rencontre souvent, en Espagne, des gens qui avaient eu un grand-père dans chacun des camps qui se déchirèrent lors de la Guerre d’Espagne (1936-37). J’ai rencontré autrefois en Italie des gens qui ont eu un grand-père fasciste, et un autre antifasciste. Nul doute qu’il n’y ait des Français qui n’aient, encore aujourd’hui, un de leurs parents, ou un de leurs grands-parents ex-collaborateur, et un autre ex-résistant. L’histoire de toute famille est ainsi à l’image de l’histoire de la société. Traversée de courants idéologiques (politiques, religieux...) souvent les plus contradictoires et les plus tranchés et inconciliables. Il n’est qu’à signaler deux faits connus. Les guerres de Vendée et l’affaire Dreyfus. Il est des familles qui sont capables, aujourd’hui encore, d’évoquer ces deux moments de notre histoire au travers de leur propre histoire familiale et de leur généalogie (l’ancêtre chouan et l’ancêtre républicain, dreyfusard et anti-dreyfusard). Qui, aussi, n’a pas connu des couples apparemment mal ficelés ? La femme bigote mariée à l’anticlérical résolu dont le fils, d’abord mécréant, vire vers un christianisme radical et mystique. Ce fut, par exemple, le cas de l’écrivain Léon Bloy. Au sein de chaque famille, chaque membre opère des choix, à une époque donnée de l’histoire (on ne peut et on ne doit pas expliquer le passé par le présent), en son âme et conscience, ou souvent plus trivialement pour défendre au mieux ses intérêts individuels. Tout dépend des personnes et de leur conception de la vie, de l’honneur et du bien. Je constate quant à moi que ma grand-mère a sauvé, pendant la seconde guerre mondiale, un de ses amis, un peintre juif du nom de Lismonde, ce que j’ai signalé (la chose est d’ailleurs assez connue) il y a quelques années (en 2004) dans l’un de mes articles parus dans une revue littéraire belge de grande qualité. Je constate de la même façon que ma mère a travaillé pendant trois mois au Service de la Presse, à la fin de la guerre. Etant né en 1960, je n’ai pas – à ma connaissance, et selon l’ordre juridique qui règne en France - à « justifier » quelque comportement que ce soit de ceux qui m’ont précédé, car ils ont vécu à une autre époque que moi et ont été placés, eux et pas moi, face à la nécessité du choix. De la sorte, ils ont aussi couru le risque de se « tromper », ou de « ne pas se tromper » - aux yeux de leurs contemporains comme aux yeux de la postérité. Que chacun juge comme il le voudra, mais qu’il respecte la véracité des faits. Et puis, comme disait l’autre : « Qui sine peccato est vestrum, primus in illam lapidem mittat »… Pour finir de rectifier les choses absurdes qu’écrivent sur ma mère tant d’internautes «encyclopédistes », Marguerite Mathieu n’a jamais enseigné « à la Sorbonne » (comme on le lit, toujours sur Internet, dans divers textes mal informés) mais, depuis 1966, à Paris-X Nanterre. Et, auparavant, à l’U.L.B., l’université franc-maçonne (en effet, l’ULB se définit comme « l’Université Libre de Bruxelles », c’est l’université de la « Libre Pensée ») de la capitale belge. Je me demande quel crédit on peut apporter à ceux qui écrivent que ma mère fut «gestapiste». Ces gens prétendent savoir ce qu’elle faisait pendant la seconde guerre mondiale, alors qu’ils sont incapables de dire dans quelle université elle enseignait – de notoriété publique – dans les années 60 et jusqu’à sa mort, survenue somme toute récemment (1988)… Si tu as un chien et que tu veux le pendre, prétends qu’il a la rage ! Si tu as un ennemi, dis que sa mère était gestapiste ! Je n’arrive pas à comprendre pourquoi il « faut » visiblement, pour certains, qu’Olivier Mathieu soit « le fils d’une gestapiste ». Comme si, d’ailleurs, tout «gestapiste » n’était pas – probablement - différent d’un autre « gestapiste », et tout « fils de gestapiste » différent d’un autre « fils de gestapiste ». Je n’arrive pas à comprendre ce qui permet, en 2008, de chercher à porter un jugement sur qui que ce soit, et cela parce que son père, sa mère, ses grands-parents ou ses arrière-grands-parents seraient censés avoir été… quoi que ce soit !!! Que la mère de qui que ce soit ait été agent de la Gestapo, du Guépéou ou de la CIA, serait-ce d’ailleurs là une « faute » qui doive retomber sur lui ? Jusqu’à la quantième génération ? Et encore : est-il vraiment légal de rappeler des faits concernant des tiers ? Il existe des condamnations qui, après prescription ou passage d’un certain laps de temps, ne peuvent plus être mentionnées, ou qui sont effacées – par exemple - des casiers judiciaires. Si ma mère avait été agent de la Gestapo, serait-il légal et licite d’en faire état, du moins en mettant ce fait en relation avec un vivant : moi ? Est-il légal ou licite, surtout, de faire état de quelque chose – cette imaginaire participation de ma mère à la Gestapo – qui n’a JAMAIS eu lieu, et pour laquelle – par la force des choses – AUCUN jugement n’a eu lieu, et AUCUNE « condapmnation » ou « sentence judiciaire » n’ont été émises ?… Est-il donc permis à TOUT internaute plus ou moins ANONYME, sur Internet, de déclarer que Monsieur X… ou Madame Y… sont fils ou petits-fils d’agents du Guépéou même si les parents intéressés avaient quatorze ans, ou trois mois, au moment des faits ? Puisque j’ai un faible pour la vérité, je trouve qu’il ne serait qu’honnête, si l’on parle de moi (et de ma mère, qui est morte et ne peut donc plus répondre) ou que l’on se taise, ou alors que l’on dise TOUTE la vérité. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi, en parlant de moi, on n’évoque que certains de mes ancêtres ou de mes parents, et pas d’autres. Je ne vois aucun problème à ce que l’on dise que ma mère a travaillé au Service de la Presse, puisque c’est vrai. J’en vois au contraire – pour le simple motif, justement, que c’est inexact – à ce que l’on dise qu’elle a travaillé à la Gestapo. Je ne vois aucun problème à ce que l’on dise que ma mère a travaillé au Service de la Presse, mais à ce compte-là on pourrait évoquer aussi mes grands-parents staliniens, ou mon parrain directeur du Musée du Soir de la littérature prolétarienne, ou mon oncle résistant. Je suis en quelque sorte le résultat, tant génétiquement que culturellement parlant, et à la suite des phénomènes d’attirance et/ou de rejet propres à toutes les familles, d’eux tous. Le fait d’aimer certains d’eux plus que d’autres, le fait de me sentir plus proche de certains d’eux que d’autres, le fait d’avoir reçu, choisi, passé au crible du temps, intégré l’héritage des uns plutôt que des autres, s’appelle justement la liberté : la mienne. Je vous en prie, ô internautes encyclopédistes, réfléchissez avant de dire qu’une jeune fille belge de quatorze ans aurait pu être membre de la « Gestapo » allemande ! Olivier Mathieu À Pontoise, fin novembre 2008.